Il y a

A. et Al. étaient chez nous en début de semaine. Ils ont 14 et 15 ans, et ce n’est pas possible de leur donner plus. Comme environ 8 adolescents sur 10, ils ont été supposés majeurs par le Demie, le dispositif d’évaluation des mineurs isolés de Paris, géré par la Croix rouge. 

Ils ont été à Orléans. Au premier, qui n’a pas de documents prouvant son âge, on a dit que s’il voulait être accepté, il devait revoir son âge à la hausse, parce qu’ils ne prenaient plus de « petits ».

C’est illégal, mais qui s’en soucie? 

(Le but, si vous vous posez la question, doit être de pouvoir les garder moins longtemps, et peut-être les expulser plus facilement… je ne vois pas d’autre explication)

Au second, qui avait des documents prouvant son âge, on lui a dit qu’ils n’étaient pas valides. Probablement qu’il manquait un tampon. (Comme ça, hein, à l’oeil, par des gens qui ne sont pas censés être compétents pour ça, on ne parle pas d’un examen par la police des frontières)

A. est revenu chez nous, puis est reparti dans une autre ville. Peut-être que ça marchera là-bas. 

Al. est rentré à Paris ce soir, normalement, mais je n’ai pas de nouvelles, car il n’a plus de portable.

Il y a D., qui accuse le coup quand je lui explique qu’il en a encore pour des mois. Même si ce soir-là, il dormira chez nous, et que ceux d’après, il ira en Bretagne. Parce que l’école, c’est pas encore pour bientôt.

Il y a O., qui est dans la rue depuis 9 mois. Ce soir nous lui avons offert deux nuits d’hôtel, c’est tout ce que nous pouvons faire. Lui, il n’a pas essayé ailleurs. Il a d’abord attendu une convocation chez un juge pour faire un recours (il avait bien évidemment été rejeté par le Demie), maintenant il attend le retour de l’examen de ses papiers. Il dort Porte de Clichy, comme ça il est « près du juge ».

Il y a Ah., à qui on ne sait pas quoi suggérer, pour les 20 jours qui restent avant son évaluation.

Il y a Alg., qui répond quand je l’interroge sur sa balafre, un accident en Libye. Il a dû avoir sa lettre de refus aujourd’hui.

Il y a Ale., qui dit avoir 17 ans et qui pourrait en avoir 30. Peut-être qu’il a 17 ans, peut-être 30. Il n’a plus d’âge, il a l’âge de la peur. Celle de n’avoir jamais le droit de vivre quelque part.

Il y a ceux qui ont déjà été rejetés de 4, 5, 6 villes. Qui sont là mais comme absents, absorbés par l’errance. 

Il y a ceux qu’on a croisés et qui ont disparus. 

Il y a ceux dont on a oublié les prénoms, mais pas le souvenir. C., ou M., je ne sais plus. Mais je me souviens de lui.

Il y a la France, qui foule aux pieds les droits les plus élémentaires.
Il y a deux associations à Paris qui font vraiment de l’hébergement, mais qui n’ont quasiment jamais de places. 

Il y a nous, et ce moment où on évite d’aller plus loin, parce qu’on sait qu’on ne pourra rien faire. Qu’on donne les conseils, les habits, la bouffe, mais pas nous-même. Parce que c’est trop, et qu’on sait qu’on ne pourra pas l’assumer. 

Parce qu’on n’a pas les moyens de l’inconditionnalité. 

Il y a des gens qui disent qu’il ne faut pas héberger, qui en refusent même le principe. 

Il y a des gens qui disent que celui-là, on ne l’hébergera pas parce qu’il est venu en avion, qu’il ne peut pas faire preuve de « résilience ». Qu’ils aillent se faire foutre. Je les vomis. Il n’y a pas de mérite à la souffrance. 

Il y a cette société rongée par la violence, en Guinée ou ailleurs. Il y a ces récits qu’on avale, parce que ceux qui les racontent ont le droit d’être écoutés. Même si c’est à nous de ravaler nos larmes. 

Il y a ceux qui n’arriveront pas jusqu’à nous.

Il y a ceux qui nous regardent, et dont le regard dit « tu n’en fais pas un peu trop ? ».

Il y a ceux qui dégorgent leur haine, sur les plateaux télé ou les réseaux sociaux, et que d’autres écoutent avec complaisance. 

Il y a A., A., Al., T., A., H., B., V., Ah., Alg., tous les autres, qui ne savent rien de tout ça et qui veulent juste vivre, avoir un toit, aller à l’école.

Il y a.

Quentin

S., 16 ans

Le-Kid-1

Aujourd’hui, j’ai passé du temps avec S. Il a 16 ans. Il ne sait pas lire. Le matin, il doit partir de là où il dort à 7h. Le soir, il rentre à 20h40. Tout le temps entre les deux, il marche. Il n’aime pas trop aller aux distributions de nourriture, où il est un peu bousculé. Alors le matin il prend un bout de pain, qu’il fait durer la journée. Il était content de se poser un peu chez moi. Il a fermé les yeux pour se reposer , »si ça te dérange pas ».

Je pense beaucoup à ceux qui dorment dehors, évidemment c’est terrible et on se bat pour eux. Les hébergés font figure de privilégiés, à côté. Et puis j’ai pensé à lui là, qui marche toute la journée, en comptant les stations de métro et en se repérant aux couleurs, pour ne pas se perdre, avec son bout de pain dans la poche. Tout seul. Avec ses yeux qui rigolent, quand il m’explique qu’il a des supermarchés préférés pour se promener quand il pleut. Pendant des jours et des jours.

Il aimerait beaucoup aller à l’école. Mais ce n’est même plus un sujet d’espoir, au point où il en est. Il va aux petits cours de français qu’on lui a proposés. Mais c’est difficile. Il a du mal à se concentrer. Il pourrait travailler, il avait 7 ans quand il a commencé, dans son pays, pour produire le cacao de nos petits déjeuners. Il était content quand on lui a fait goûter le cacao pour la première fois, en Europe, quand il est arrivé ici tout seul après avoir tout perdu. Il dit « Je comprends. C’est quand même très bon » (et il rigole). Il me dit qu’il n’y a pas de plantations de cacao, ici. Ça va être compliqué de travailler, même s’il pourrait faire beaucoup de choses avec ses grandes mains adroites. S. ne peut pas travailler, car il est mineur. Mais il ne peut pas être protégé, parce qu’il n’est pas mineur. Oui, ça rend fou, au bout d’un moment. S. ne peut pas exister, parce qu’aucun statut ne lui est accessible.

La juge de S. ne convoque pas les mineurs étrangers. Elle ordonne des non-lieu sans les rencontrer. Elle n’offre aucune protection. Pour les ados à la rue, cela veut dire la clandestinité, le départ vers l’Angleterre ou ailleurs au péril de la vie, une vie de paria, l’impossibilité d’apprendre, de travailler. S. a tout ses papiers en règle, tamponnés, légalisés, datés, vérifiés, validés. S. a 16 ans et devrait être protégé par la République française qui a signé la Convention des droits de l’enfant. Cela n’arrivera pas, et je le sais.

Je regarde ses grandes mains posées sur la table. Ses mains de travailleur, ses yeux de 16 ans. Ses mains épuisées, ses yeux pleins de rêves et de vigueur et de courage. Sa façon de se tenir, de ne jamais se plaindre. Sa courtoisie. Sa façon de m’aider (jamais je ne porte un sac), malgré la fatigue. Sa discrétion, son envie de bien faire, son intelligence, refoulés par un système qui admet des expressions telles que « dommage collatéral » ou « regrettable facteur humain ».

Quand j’ai rencontré S, il sortait de l’hôpital après une opération. L’hôpital, qui ne pouvait pas le garder, avait fait une lettre pour une association. L’association a conseillé de venir voir la dame d’un collectif qui pouvait aider. La dame n’était pas là, moi si. Ça s’est fait un peu par hasard. On aide des ados comme ça, en passant dans la rue. Ou pas. Ce monde marche sur la tête, en zigzag et en cercle tordus.

Parfois je compare les précautions infinies que nous prenons pour transporter nos enfants d’un point à un autre ; leur donner à manger (OH MON DIEU DU BISPHENOL !!) ; les éduquer ; les habiller (laver-lesvêtements-avant-usage-attention-à-l’apprêt), avec ce que nous imposons à ces enfants et ados du même âge. Dormir dehors. Etre seul. Etre abusé. Étre fourvoyé, dupé, abandonné, exploité. Sur notre sol national. Et là, ce n’est pas grave. C’est moins grave. Où commence le racisme, où finit l’indifférence ? Pourquoi ne sommes-nous pas, tous, vent debout contre cela ? S. n’est pas moins un adolescent que mon G.. Je ne réduis pas beaucoup l’écart immense qui les sépare. Mais il me semble épouvantable de ne pas essayer.

Tout à coup je suis abattue, mais à un point… Je ne suis pas faite pour envoyer un ado vers la solitude et la rue, en lui assurant par-dessus le marché que tout ça est parfaitement normal. Il le voit, que ça ne va pas trop tout à coup. Alors c’est lui qui me réconforte. Mais t’inquiète pas maman, ça va aller ! T’inquiète pas ! Et il rigole. 

On se dit que demain au lieu de marcher, il viendra chez moi voir des films. Je lui montrerai un Chaplin. Ça va aller, t’inquiète pas.

Avril

Conversation secrète

Vendredi soir. Mon téléphone sonne et resonne. Z et S sont en panique. J’essaie de les rassurer. La situation est tendue.

Je les ai rencontrés il y a dix jours. Z est en appel. En appel, ça veut dire qu’il a d’abord été protégé par l’ASE au titre de sa minorité (il vient d’avoir 17 ans). Mais l’ASE, faute de place, l’a envoyé dans un autre département que celui de son évaluation. Et dans ce département d’arrivée, tout son dossier a été contesté (c’est souvent le cas), et envoyé à l’expertise. Les papiers ont été approuvés par l’expert. Mais le juge a aussi demandé un test osseux. Cela faisait trois mois que Z était en foyer quand le résultat du test est tombé : « environ 18 ans ». Il attendait sa scolarisation. Le test osseux a une marge d’erreur de 18 mois. Mais un juge peut s’appuyer dessus pour remettre à la rue un adolescent qui sortait tout juste la tête de l’eau. Depuis, Z est à la rue.

Il a fait appel de son rejet, avec le soutien de la Cimade. C’est très très long, un appel. Ça peut durer des mois. En attendant, Z, 17 ans, erre sur le trottoir parisien, des papiers légalisés prouvant sa minorité en poche. Ce sommet d’absurdité lui coupe les jambes : pourquoi se battre, quand le combat n’est pas loyal ?

S, bouille ronde de bébé, 16 ans, sort de l’hôpital, où il était soigné pour une appendicite. Quelques jours après l’opération, l’hôpital l’a remis dehors avec une lettre pour une association. Utopia met à l’abri en urgence quelques jeunes tous les soirs, grâce au soutien de MSF qui paye des nuits d’hôtel. Une association de bénévoles protège donc des mineurs avec le soutien d’une ONG, qu’on voit plutôt agir dans des pays en guerre ou frappés par la famine, dans la capitale de la 5è puissance mondiale. Tout est normal. Bref, quand je rencontre S, il est dehors. Il sort tous ses papiers, ceux de l’hôpital, ceux de l’évaluation négative qui le condamne à la rue malgré son jeune âge, ses papiers d’identité, il m’explique tout en détail d’une voix pleine d’espoir, totalement terrifié à l’idée de dormir dehors.

Dans le film Conversation secrète, de F.F. Coppola, un couple qui ignore être espionné discute sur une petite place. On s’attend à des révélations, mais leur conversation semble banale. La jeune femme explique à l’homme, montrant un SDF endormi sur un banc : « Regarde-le, tout seul, il n’a plus rien. Tu vois un clochard, tu ne fais pas attention. Moi je pense toujours à sa mère, à son enfance. Il a été tout petit autrefois. Une maman l’a serré dans ses bras, a été inquiète pour lui. Comme elle serait inquiète aujourd’hui ! Je pense à tout cela qui est caché derrière le gros homme sale endormi sur le banc ».

Ce n’est pas tout à fait cela, le dialogue, mais le sens est celui-ci. Coppola nous suggère de voir le réel vers lequel son film tend, derrière le récit d’espionnage. Le personnage nous suggère de voir l’être humain, derrière le cliché statistique.

Je pense souvent à cette séquence, quand je vois les jeunes mineurs isolés chercher désespérément de l’aide, et en trouver si peu. Pour beaucoup, ils sont des chiffres, un dommage collatéral regrettable mais auquel on ne peut rien, leur identité véritable masquée par cet amas de clichés alarmistes, toujours les mêmes, dont la différence nous éloigne : nous ne sommes pas concernés.

Pour nous qui les aidons, ces clichés n’existent pas. Ils sont S., Z., M., A., comme mon fils est G. Ils ne sont plus des enfants, mais certainement pas des adultes. Ils ont des mamans inquiètes, très loin (comme je pense à elles…), lorsqu’ils ne sont pas orphelins. Ils ont 15, 16, 17 ans, et ressentent la même peur que votre fils de 15, 16, 17 ans, ressentirait si on lui expliquait qu’il doit dormir seul dans une grande ville qu’il ne connaît pas (pendant des mois).

Vendredi soir, Z a trouvé porte close partout. Il devait chercher asile à la mosquée, mais elle était fermée. Il n’a pas osé me rappeler encore. Le lendemain matin, au téléphone, il tremble tellement qu’il ne peut plus parler. Je vais le chercher. Que faire d’autre ? Il n’y a personne pour s’occuper de lui. Absolument personne, aucune institution, rien du tout. Qui sommes-nous pour laisser des adolescents errer par centaines dans nos rues ? Ados de 15 ans dormant sur des cartons, captés par des réseaux dégueulasses, abusés, rejetés par une société qui s’en contrefiche. Bébés qui tètent leurs mères dans les couloirs du métro. Petites filles jouant sur le bitume à côté de leurs mamans tendant une sébile. Une, deux, trois, quatre, douze, j’en croise douze en un aller-retour en métro, des enfants des rues. Comment avons-nous pu nous habituer à cela ? Avons-nous vraiment des leçons de civilisation à donner à l’Afrique ?…

En-deça de ces grandes considérations, S. et Z. ne sont plus sur un banc et je les fais héberger. C’est très compliqué. N’hésitez pas à ouvrir votre porte, si vous voulez les aider, eux, ou leurs copains d’infortune. 2 nuits, 3 nuits, 1 semaine. Quelques tickets de métro, quelques repas. Si seulement nous étions plus nombreux.

Avril

 

Maman

La première fois, j’ai pensé que c’était la fatigue. « Maman, j’ai faim, donne-moi à manger ». Je ne sais pas très bien qui a prononcé la phrase dans la cohue de la distribution de café et de thé du lundi matin. Ça n’est pas très important, un « Maman » générique, de toutes manières je sers le café et je discute avec qui veut. J’entends souvent « Maman » suivie du prénom de la bénévole, en appréciant cette relation de confiance qu’elles ont su créer. C’est la marque d’une grande intimité, elles sont là depuis des mois, elles ne lâchent rien. Moi, ça ne risque pas de m’arriver, j’ai une certaine distance, je sers juste le café, je prends quelques signalements. Je suis une maman mais pas leur maman, même si je les traite comme des enfants. Une « Maman » comme on dit « un daron » de tout type d’un certain âge équipé d’un mouflet.

Un soir O. m’a expliqué très simplement que comme il n’a pas connu sa mère, je pourrais le traiter comme mon fils et ce serait pratique pour tout le monde. Je lui ai répondu que je le traiterai bien, mais que nous étions plusieurs à nous occuper de lui, et que c’était bien comme ça. Je ne pouvais pas être sa maman, mais je serai là pour lui. Bienveillant, rationnel, mon discours tenait la route.

Quelque semaines plus tard, un gamin dont j’avais le numéro dort dans la rue ; je lui passe un coup de fil et il enregistre mon numéro. Il m’envoie un message pour que je le rappelle. Je prends l’habitude de le suivre pendant la journée, je vérifie qu’il ne dort pas seul dehors. Il me raconte où il est, juste parce que parfois ça doit faire du bien de pouvoir dire « je suis là » à une personne en particulier. Jusqu’au message qui dit « ça va un peu », premier degré de l’inquiétude. Suivi de « non ça va pas ». Il est seul, ses copains ont décidé de « voler le train » pour aller tenter leur chance dans une autre ville, il a peur.  Je lui dis de traverser Paris et de venir, il se débrouille, un garçon qui dort chez moi va le chercher, il finit par arriver, fatigué. Une hébergeuse peut le prendre chez elle pour le weekend, et c’est là que le message du matin arrive. « Bonjour Maman ». Il ne le sait pas, mais il m’a accrochée.
Maman, c’est celle qui va te donner un toit ou à manger. C’est magique, une maman, ça trouve des solutions. Ce « Bonjour Maman j’ai bien dormi » m’a prise aux tripes. Plus d’excuses, d’explication culturelles foireuses. Maman, c’est ce qu’il te demande d’être. Maman, c’est être responsable de lui. Il ne me le demande pas, il me met à cette place. Pas de confusion, il a une vraie mère qui lui manque et qu’il appelle régulièrement. Je suis Maman dans cette galère.
Bon, une fois ça ne compte pas, c’est juste une fois, ça ne se reproduira pas.

Ce matin, j’ai reçu un message au réveil d’un autre ado : « Bonjour Maman (…). » . Je suis piégée, pieds et poings liés. Mais c’est un plaisir d’être mise à cette place, quitte à montrer que nous ne sommes pas si magiques que ça. Des Mamans temporaires, des Mamans par petits bouts, de petit rappels de leur vraie Maman, décédée ou restée si loin.
Maman de circonstance, c’est pas mal, finalement.

Laurence

 

 

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A quoi ça tient (M., 16 ans)

Mardi 27 février, matin. Moins 6 degrés. Devant la Croix-Rouge, avec deux autres soutiens, je donne des petits déjeuners et prends les signalements des MIE qui passent par là. Au bout de 30 minutes, je ne sens plus mes pieds ni mes doigts. On s’accroche à la promesse du DEMIE de ne pas remettre d’ado dehors par ce froid polaire. On doute, mais on espère. C’est une lutte permanente pour trouver des places la nuit. Les MIE n’en peuvent plus. Comme toujours, aucun dispositif n’est mis en place pour eux, puisque les autorités nient leur existence. Seule une ONG finance en urgence des chambres d’hôtel. La nuit par moins 6, 8, 10 degrés, est un monstre pire que Freddy, dans les rues de Paris.

Je m’approche de M., 16 ans, qui attend patiemment son tour. Il m’explique qu’il a été remis dehors, la veille (mêmes températures). Il a « dormi » vers Gare du Nord. Il est frigorifié. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient…

J’ai emmené la petite troupe au café, on ne pouvait plus parler avec ce froid. Face à moi, I., que je suis et fais héberger depuis mi-décembre, et M. Je discute beaucoup avec I. Nous écoutant, M. ouvre des yeux ronds : on parle de la gentille famille qui l’accueille, de ses entraînements de foot et de ses rdv juridiques, toutes choses obtenues grâce à la chaîne solidaire qui lui tient la tête hors de l’eau et lui offre de vivre son adolescence dans des circonstances, certes pas normales, mais plus légères et bienveillantes.

_MG_9266Une petite voix m’apostrophe :  » Madame, s’il-te-plaît, je peux avoir aussi une famille  ? Je suis dehors. C’est très dur tu sais. Tu peux m’aider moi aussi ?  »  . Je le regarde. Son visage épuisé. Ses yeux qui supplient. Ses vêtements abîmés. Ses mains sèches, sèches… La fatigue s’est incrustée en lui comme une seconde peau. On parle longtemps. Il n’a même pas été « évalué », au DEMIE. On lui a dit de partir au bout de cinq minutes. Aucune chance. Mais je n’ai pas de place… Garder les quelques petits dont je m’occupe au chaud est déjà un casse-tête quotidien. Je n’ai pas la force, pas le réseau, pas les moyens… Je lui donne tout ce que je peux : à manger, du crédit téléphonique, des adresses pour rester au chaud en journée. Et mon numéro.

Dans le métro, plus tard. Le visage de M. me hante. A quoi ça tient ? I. et M. Même taille, même pays, même parcours, même solitude, même peine. L’un porte un blouson neuf et se motive pour son 1/4 de finale lundi prochain. Il a une avocate, une chambre, et même un Pass Navigo. L’autre n’a rien. L’autre va retourner dans le froid gris et violent de la rue. C’est insupportable. Je m’en veux. Mais je ne peux rien faire.

L’après-midi. M. m’appelle. C’est presque un soulagement. Un ami de son frère, dans une ville de province, détient son extrait de naissance. Il décide d’y aller. Il est à l’abri dans une bibliothèque solidaire qui accueille les jeunes en journée, que je lui ai indiquée. A quoi ça tient ? Tout en moi se met en ordre de bataille. Je ne décide pas de l’aider, je l’aide. Le courage de ce garçon me renverse. Il a traversé tellement de pays. Il a tellement besoin d’aide. On n’est pas fichus d’aider ce petit soldat solitaire même pas majeur, dans notre pays prétendument ouvert et civilisé ?… Il doit partir le soir même, en train. Je commence à pianoter sur mon clavier. Une soutien m’oriente vers un boucher solidaire. Il embarque des provisions grâce à elle. C’est parti.

Depuis, M. m’appelle chaque jour. Comme tous les ados dont on s’occupe, il m’appelle Maman. Sa petite voix têtue, la force infinie qu’il déploie pour s’en sortir. Aux avant-postes, il récupère son extrait (en réalité, une copie, sans valeur juridique….), s’enfuit de ladite ville où l’accueil n’est pas possible, prend des trains, atterrit à Rouen après diverses aventures. En base arrière, je lui trouve des horaires, des adresses, je lui envoie du crédit téléphonique. Je le tiens à bout de bras, à bouts de sms réconfortants, « on se tient au courant ».

A Rouen, il trouve l’ASE, demande une mise à l’abri, se fait à nouveau rejeter immédiatement. Il m’appelle. Sa voix tremble. Cet enfant va craquer, il est à bout de forces. Je lui dis de ne ne pas s’inquiéter. Je vais trouver une solution. J’alerte tout ce que je connais de rouennais. Une famille amie peut l’accueillir ce soir. Victoire ! En 24h, un réseau se construit. A quoi ça tient ? Quelques coups de fil. Une association investie sur place, qui prend le dossier. Une permanence Médecins du Monde qui lui ouvre ses portes. Des message postés dans tous les sens sur les réseaux sociaux. Huit hébergeurs trouvés en relais jusqu’au 22 mars.

M. m’appelle à chaque fois que ça bouge sur l’échiquier. Il n’est plus seul. Je ne suis plus seule. On est une bande d’adultes autour de lui. Il peut attendre, là-bas, de recevoir de son pays lointain le fameux extrait d’acte de naissance qui lui permettra de faire valoir ses droits de mineur isolé. Il mange, il dort. Il n’est pas sauvé. Mais il n’est plus en danger vital.

A quoi ça tient ? Quelques mots échangés dans un café. Un adulte qui décide d’intervenir pour que cette folie s’arrête.

Intervenons. Plus. Tous.

Courage, M., la vie est devant toi.

Je pense très fort à tous ceux que nous n’avons pas croisés devant le DEMIE ou dans un café, et qui errent dans nos rues.

 

Avril

Merci à Phil pour le dessin

Fragments. K., 17 ans (II)

On se souvient tous les deux de la date de notre rencontre, le garçon au tapis de prière et moi. Ces  cinq prières par jour l’ont maintenu en vie,  rythmant ces  journées qui n’avaient pas de sens.
Son bégaiement le rend pratiquement incompréhensible. Et ses récits sont si durs, emplis de peur, qui voudrait écouter ça? Il est question d’armes, d’enfants morts. Il commence doucement son histoire et semble se noyer littéralement dans ses mots. Sa respiration se bloque, il aspire l’air par petites goulées hachées, débordé par la panique qu’il a vécue plusieurs fois et qui doit encore le hanter. La fuite, la peur, les bonnes rencontres sur le chemin, les mauvaises rencontres, les espoirs, tout s’emballe. L’interlocuteur se perd, sidéré et incapable de saisir autre chose que des bribes de ce récit terrible.

Je crois que le premier signe a été le temps passé dans la salle de bains. Un mardi, les enfants à l’école, il est resté longtemps dans sa bulle de vapeur.
La même semaine, il a commencé à enlever son manteau en arrivant à la maison. Les premiers jours il dormait avec sa doudoune, sa casquette, sous une couette, dans une chambre chauffée. Les nuits dehors dans le froid mettent du temps à s’effacer, le corps apprend doucement à se réchauffer.
Il a proposé son aide pour descendre le sapin de Noël, calme et organisé, insistant pour enlever les aiguilles du parquet, riant de mon absence de sens pratique.
Il ne parlait qu’anglais à mon amie anglophone quand elle était à la maison, mettant un point d’honneur à s’adapter.
Un matin nous sommes allés ensemble à une distribution de boissons, viennoiseries, vêtements et téléphone. Il a assuré le service des boissons chaudes et de la nourriture avec une grande gentillesse et une efficacité parfaite, sachant dire non, resservant les plus jeunes, attentifs aux autres, posé.
Je le présentais toujours aux hébergeurs comme un garçon timide et bégayant, à la communication malaisée, dont il fallait respecter le besoin de calme. Les retours me parlaient d’un garçon différent. « On a tellement ri », « il nous a raconté sa découverte de la moutarde », « il est adorable, on l’héberge de nouveau si nécessaire ». Je l’ai regardé de nouveau et j’ai vu ce sourire. Le bégaiement qui s’estompe lors des discussions en tête à tête. Sa manière de se saisir d’autorité de mon sac quand nous transportons des affaires pour les autres, le temps qu’il peut passer à accompagner un nouvel arrivant pour qu’il ne se perde pas dans le métro.

Je ne sais pas ce qu’il va devenir, il a 18 ans dans moins d’un an. Il n’est jamais allé à l’école. Mais quoi qu’il arrive, il a repris pied. La peur est toujours là, elle affleure par moment. Mais ce jeune homme qui vous sourit et vous regarde dans les yeux est en mesure d’affronter beaucoup de choses, grâce aux différentes familles et bénévoles qui l’ont soutenu et hébergé. Les regarder, les écouter, les considérer, ça marche.

Laurence

Fragments. K., 17 ans

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Elle n’a rien de spécial cette photo. C’est le tapis de prière de K., que des copains de la mosquée lui ont donné hier, il en avait marre de me taxer une serviette propre à chaque fois.


L’oreiller est celui de mon bureau, il dormait tout habillé contre le chauffage, enroulé sous la couette, après 51 nuits dehors.

La casquette rouge cache les cicatrices de sa tête, qui datent de sa petite enfance.

« Tu peux m’aider à acheter la crème qui fait repousser les cheveux ? On m’a dit qu’en France elle existait. Regarde, ça fait des trous dans ma tête. Quand la nouvelle femme de mon père m’a chassé avec des cailloux, il y avait du sang, j’ai couru vite, je pleurais. J’étais petit. Je suis fatigué de penser à ça. Ah bon, tu me conseilles de garder ma casquette? Tu ne connais pas la crème ? »

Recueilli et présenté par Laurence