Une voix dans la nuit (I)

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Un après-midi de décembre. Je suis au travail, mon téléphone est éteint. En sortant, je vois qu’un 07 m’a appelée 21 fois. Un 07, c’est forcément un MIE, avec son petit Lycamobile. Les MIE (Mineurs Isolés Etrangers) m’appellent souvent. Parce qu’ils ont faim, qu’ils sont dehors sans aide, ont besoin de crédit pour téléphoner. Ou qu’ils veulent juste parler à quelqu’un, du fond de leur immense solitude. Je suis fatiguée, je ne rappelle pas tout de suite. L’urgence est vitale et je ne le sais pas.

Une fois rentrée, vers 20h30, je rappelle. Cette petite voix posée, malgré la peur, l’effroi.

« Madame, je suis perdue, aide-moi s’il-te-plaît madame.

– Mais tu es qui ? Tu es où ?

– Je suis A.  Je suis perdue, tu m’as dit de t’appeler…. »

Je tombe de ma chaise. J’ai rencontré A. l’après-midi même, lors d’une maraude où nous venons à la rencontre des MIE dans la rue pour les aider. A. est l’une des rares filles à me solliciter. Elle est arrivée à Paris depuis deux jours, après une terrifiante traversée de la moitié de planète. Elle a 16 ans, m’arrive au menton, est fatiguée, menue, fragile. Ses yeux sont rougis d’épuisement, elle titube. Elle n’a aucun recours, est complètement isolée.

Je lui donne à manger, lui explique de ne pas s’inquiéter, c’est une fille, le service chargé d’évaluer sa minorité (La Croix-Rouge, commanditée par l’Ase – Aide Sociale à l’Enfance) lui proposera forcément un abri en attendant son rendez-vous d’évaluation. Je la réconforte au mieux, et lui laisse mon numéro de téléphone pour la rassurer. Ragaillardie, elle se dirige vers La Croix-Rouge. C’est elle qui m’appelle, depuis 16h, sans discontinuer, sans bouger. Parce que c’est tout ce qu’elle a, mon numéro griffonné sur un bout de papier, dans sa poche. Le DEMIE (Dispositif d’Evaluation des Mineurs Isolés Etrangers, à La Croix-Rouge) l’a remise à la rue sans discussion, sans un sandwich, sans une adresse, sans un ticket de métro. Elle a erré, s’est retrouvée Gare du Nord, a eu peur des gens, est montée dans un train de banlieue, au hasard, pour ne plus être dehors. Le train a roulé, un contrôleur est arrivé, elle est descendue à la première station. Gare d’Aubervilliers. Depuis, elle m’appelle. Je me maudis de ne pas avoir répondu plus tôt. Fillette seule gare d’Aubervilliers. Tout mes warnings sont au rouge. Je lui répond le plus calmement possible, de se rapprocher de la lumière. De rester près du guichet, du monsieur du guichet. Dans ma tête un compte-à-rebours s’enclenche. Combien de temps ça peut rester en sécurité, une jeune fille perdue dans une gare de RER en banlieue ? Quelle heure est-il ? Elle n’a pas mangé. Elle n’en peut plus. Elle a du mal à parler. Elle est courageuse, comme le sont tous les adolescents que leur bravoure a menés jusqu’à nous, malgré les tempêtes, les naufrages, les outrages, les abandons successifs. Je reste avec elle au téléphone pour la rassurer, je pianote sur mon clavier. Partout où je peux trouver de l’aide. Agathe répond ! On cherche de l’aide. On alerte les amis, les associations. Je raccroche pour mieux chercher.

Une demi-heure plus tard, A. rappelle. « Madame… j’ai peur. Tu viens me chercher ? ». A. pourrait être ma fille. Je parle d’une voix sûre, « Tu restes avec moi au téléphone, on va trouver, tu ne bouges pas, tu es dans la lumière ? – Oui. – Je vais t’aider. On va venir te chercher. On va te trouver un manteau chaud. Une maison pour dormir. Tu me fais confiance, tu ne BOUGES PAS – Oui madame ». Mon fils dort à côté. Je ne peux pas y aller. Je continue à pianoter. Je suis tellement soulagée qu’elle n’ait pas bougé !

Quelques minutes plus tard, chance, une amie d’Agathe peut aller la chercher, c’est sur son chemin. On se rappelle plusieurs fois avec A., pendant l’attente. On papote pour que ça passe plus vite. Personne ne l’aborde, ouf. L’amie arrive. A. est sauvée. Elle a attendu ici,  sans bouger et dans le froid, la peur au ventre, pendant six heures. L’amie lui donne à manger, la borde, elle dort 12h avant de repartir au combat qui est le sien. Une de mes amies prend le relais pour l’habiller, elle n’a qu’une petite veste sur le dos. Mon amie est au bord des larmes, me demande si elle peut lui donner un beau manteau, une écharpe ?… Non, surtout pas. Les MIE qui ont été visiblement aidés sont immédiatement rejetés du système. On abandonne volontairement A., pour qu’elle soit la plus vulnérable possible  le jour de son évaluation. On veille de loin, quand on voudrait l’entourer de nos bras bien nourris.

Voilà ce que je fais, ce que nous faisons chaque jour. Ce n’est pas notre métier, nous travaillons, nous avons des enfants. Nous devrions faire de l’alphabétisation ou des cours d’arts plastiques, en tant que bénévoles. Nous ne devrions pas être le seul recours, sur une urgence vitale. Nous regrettons d’être le seul recours, nous ne comprenons pas. Mais nous ne les abandonnerons jamais. Nous étouffons de sentiments, d’amitié, d’affection, de colère. Nous ne supportons pas que la Loi ne soit pas respectée (tout MIE sur le territoire national doit être traité avec la même attention d’un enfant isolé français, c’est la loi). Nous créons ce blog pour dire ces mots qui s’entassent, ces récits à partager. Pour dessiller les consciences, pour que les gens sachent. Pour tenir le cap, le coup. Bonne lecture à tous et merci de votre intérêt. A bientôt, et merci à Phil pour le dessin qui illustre ce premier texte.

Avril