Fragments. K., 17 ans (II)

On se souvient tous les deux de la date de notre rencontre, le garçon au tapis de prière et moi. Ces  cinq prières par jour l’ont maintenu en vie,  rythmant ces  journées qui n’avaient pas de sens.
Son bégaiement le rend pratiquement incompréhensible. Et ses récits sont si durs, emplis de peur, qui voudrait écouter ça? Il est question d’armes, d’enfants morts. Il commence doucement son histoire et semble se noyer littéralement dans ses mots. Sa respiration se bloque, il aspire l’air par petites goulées hachées, débordé par la panique qu’il a vécue plusieurs fois et qui doit encore le hanter. La fuite, la peur, les bonnes rencontres sur le chemin, les mauvaises rencontres, les espoirs, tout s’emballe. L’interlocuteur se perd, sidéré et incapable de saisir autre chose que des bribes de ce récit terrible.

Je crois que le premier signe a été le temps passé dans la salle de bains. Un mardi, les enfants à l’école, il est resté longtemps dans sa bulle de vapeur.
La même semaine, il a commencé à enlever son manteau en arrivant à la maison. Les premiers jours il dormait avec sa doudoune, sa casquette, sous une couette, dans une chambre chauffée. Les nuits dehors dans le froid mettent du temps à s’effacer, le corps apprend doucement à se réchauffer.
Il a proposé son aide pour descendre le sapin de Noël, calme et organisé, insistant pour enlever les aiguilles du parquet, riant de mon absence de sens pratique.
Il ne parlait qu’anglais à mon amie anglophone quand elle était à la maison, mettant un point d’honneur à s’adapter.
Un matin nous sommes allés ensemble à une distribution de boissons, viennoiseries, vêtements et téléphone. Il a assuré le service des boissons chaudes et de la nourriture avec une grande gentillesse et une efficacité parfaite, sachant dire non, resservant les plus jeunes, attentifs aux autres, posé.
Je le présentais toujours aux hébergeurs comme un garçon timide et bégayant, à la communication malaisée, dont il fallait respecter le besoin de calme. Les retours me parlaient d’un garçon différent. « On a tellement ri », « il nous a raconté sa découverte de la moutarde », « il est adorable, on l’héberge de nouveau si nécessaire ». Je l’ai regardé de nouveau et j’ai vu ce sourire. Le bégaiement qui s’estompe lors des discussions en tête à tête. Sa manière de se saisir d’autorité de mon sac quand nous transportons des affaires pour les autres, le temps qu’il peut passer à accompagner un nouvel arrivant pour qu’il ne se perde pas dans le métro.

Je ne sais pas ce qu’il va devenir, il a 18 ans dans moins d’un an. Il n’est jamais allé à l’école. Mais quoi qu’il arrive, il a repris pied. La peur est toujours là, elle affleure par moment. Mais ce jeune homme qui vous sourit et vous regarde dans les yeux est en mesure d’affronter beaucoup de choses, grâce aux différentes familles et bénévoles qui l’ont soutenu et hébergé. Les regarder, les écouter, les considérer, ça marche.

Laurence