A quoi ça tient (M., 16 ans)

Mardi 27 février, matin. Moins 6 degrés. Devant la Croix-Rouge, avec deux autres soutiens, je donne des petits déjeuners et prends les signalements des MIE qui passent par là. Au bout de 30 minutes, je ne sens plus mes pieds ni mes doigts. On s’accroche à la promesse du DEMIE de ne pas remettre d’ado dehors par ce froid polaire. On doute, mais on espère. C’est une lutte permanente pour trouver des places la nuit. Les MIE n’en peuvent plus. Comme toujours, aucun dispositif n’est mis en place pour eux, puisque les autorités nient leur existence. Seule une ONG finance en urgence des chambres d’hôtel. La nuit par moins 6, 8, 10 degrés, est un monstre pire que Freddy, dans les rues de Paris.

Je m’approche de M., 16 ans, qui attend patiemment son tour. Il m’explique qu’il a été remis dehors, la veille (mêmes températures). Il a « dormi » vers Gare du Nord. Il est frigorifié. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient…

J’ai emmené la petite troupe au café, on ne pouvait plus parler avec ce froid. Face à moi, I., que je suis et fais héberger depuis mi-décembre, et M. Je discute beaucoup avec I. Nous écoutant, M. ouvre des yeux ronds : on parle de la gentille famille qui l’accueille, de ses entraînements de foot et de ses rdv juridiques, toutes choses obtenues grâce à la chaîne solidaire qui lui tient la tête hors de l’eau et lui offre de vivre son adolescence dans des circonstances, certes pas normales, mais plus légères et bienveillantes.

_MG_9266Une petite voix m’apostrophe :  » Madame, s’il-te-plaît, je peux avoir aussi une famille  ? Je suis dehors. C’est très dur tu sais. Tu peux m’aider moi aussi ?  »  . Je le regarde. Son visage épuisé. Ses yeux qui supplient. Ses vêtements abîmés. Ses mains sèches, sèches… La fatigue s’est incrustée en lui comme une seconde peau. On parle longtemps. Il n’a même pas été « évalué », au DEMIE. On lui a dit de partir au bout de cinq minutes. Aucune chance. Mais je n’ai pas de place… Garder les quelques petits dont je m’occupe au chaud est déjà un casse-tête quotidien. Je n’ai pas la force, pas le réseau, pas les moyens… Je lui donne tout ce que je peux : à manger, du crédit téléphonique, des adresses pour rester au chaud en journée. Et mon numéro.

Dans le métro, plus tard. Le visage de M. me hante. A quoi ça tient ? I. et M. Même taille, même pays, même parcours, même solitude, même peine. L’un porte un blouson neuf et se motive pour son 1/4 de finale lundi prochain. Il a une avocate, une chambre, et même un Pass Navigo. L’autre n’a rien. L’autre va retourner dans le froid gris et violent de la rue. C’est insupportable. Je m’en veux. Mais je ne peux rien faire.

L’après-midi. M. m’appelle. C’est presque un soulagement. Un ami de son frère, dans une ville de province, détient son extrait de naissance. Il décide d’y aller. Il est à l’abri dans une bibliothèque solidaire qui accueille les jeunes en journée, que je lui ai indiquée. A quoi ça tient ? Tout en moi se met en ordre de bataille. Je ne décide pas de l’aider, je l’aide. Le courage de ce garçon me renverse. Il a traversé tellement de pays. Il a tellement besoin d’aide. On n’est pas fichus d’aider ce petit soldat solitaire même pas majeur, dans notre pays prétendument ouvert et civilisé ?… Il doit partir le soir même, en train. Je commence à pianoter sur mon clavier. Une soutien m’oriente vers un boucher solidaire. Il embarque des provisions grâce à elle. C’est parti.

Depuis, M. m’appelle chaque jour. Comme tous les ados dont on s’occupe, il m’appelle Maman. Sa petite voix têtue, la force infinie qu’il déploie pour s’en sortir. Aux avant-postes, il récupère son extrait (en réalité, une copie, sans valeur juridique….), s’enfuit de ladite ville où l’accueil n’est pas possible, prend des trains, atterrit à Rouen après diverses aventures. En base arrière, je lui trouve des horaires, des adresses, je lui envoie du crédit téléphonique. Je le tiens à bout de bras, à bouts de sms réconfortants, « on se tient au courant ».

A Rouen, il trouve l’ASE, demande une mise à l’abri, se fait à nouveau rejeter immédiatement. Il m’appelle. Sa voix tremble. Cet enfant va craquer, il est à bout de forces. Je lui dis de ne ne pas s’inquiéter. Je vais trouver une solution. J’alerte tout ce que je connais de rouennais. Une famille amie peut l’accueillir ce soir. Victoire ! En 24h, un réseau se construit. A quoi ça tient ? Quelques coups de fil. Une association investie sur place, qui prend le dossier. Une permanence Médecins du Monde qui lui ouvre ses portes. Des message postés dans tous les sens sur les réseaux sociaux. Huit hébergeurs trouvés en relais jusqu’au 22 mars.

M. m’appelle à chaque fois que ça bouge sur l’échiquier. Il n’est plus seul. Je ne suis plus seule. On est une bande d’adultes autour de lui. Il peut attendre, là-bas, de recevoir de son pays lointain le fameux extrait d’acte de naissance qui lui permettra de faire valoir ses droits de mineur isolé. Il mange, il dort. Il n’est pas sauvé. Mais il n’est plus en danger vital.

A quoi ça tient ? Quelques mots échangés dans un café. Un adulte qui décide d’intervenir pour que cette folie s’arrête.

Intervenons. Plus. Tous.

Courage, M., la vie est devant toi.

Je pense très fort à tous ceux que nous n’avons pas croisés devant le DEMIE ou dans un café, et qui errent dans nos rues.

 

Avril

Merci à Phil pour le dessin