Maman

La première fois, j’ai pensé que c’était la fatigue. « Maman, j’ai faim, donne-moi à manger ». Je ne sais pas très bien qui a prononcé la phrase dans la cohue de la distribution de café et de thé du lundi matin. Ça n’est pas très important, un « Maman » générique, de toutes manières je sers le café et je discute avec qui veut. J’entends souvent « Maman » suivie du prénom de la bénévole, en appréciant cette relation de confiance qu’elles ont su créer. C’est la marque d’une grande intimité, elles sont là depuis des mois, elles ne lâchent rien. Moi, ça ne risque pas de m’arriver, j’ai une certaine distance, je sers juste le café, je prends quelques signalements. Je suis une maman mais pas leur maman, même si je les traite comme des enfants. Une « Maman » comme on dit « un daron » de tout type d’un certain âge équipé d’un mouflet.

Un soir O. m’a expliqué très simplement que comme il n’a pas connu sa mère, je pourrais le traiter comme mon fils et ce serait pratique pour tout le monde. Je lui ai répondu que je le traiterai bien, mais que nous étions plusieurs à nous occuper de lui, et que c’était bien comme ça. Je ne pouvais pas être sa maman, mais je serai là pour lui. Bienveillant, rationnel, mon discours tenait la route.

Quelque semaines plus tard, un gamin dont j’avais le numéro dort dans la rue ; je lui passe un coup de fil et il enregistre mon numéro. Il m’envoie un message pour que je le rappelle. Je prends l’habitude de le suivre pendant la journée, je vérifie qu’il ne dort pas seul dehors. Il me raconte où il est, juste parce que parfois ça doit faire du bien de pouvoir dire « je suis là » à une personne en particulier. Jusqu’au message qui dit « ça va un peu », premier degré de l’inquiétude. Suivi de « non ça va pas ». Il est seul, ses copains ont décidé de « voler le train » pour aller tenter leur chance dans une autre ville, il a peur.  Je lui dis de traverser Paris et de venir, il se débrouille, un garçon qui dort chez moi va le chercher, il finit par arriver, fatigué. Une hébergeuse peut le prendre chez elle pour le weekend, et c’est là que le message du matin arrive. « Bonjour Maman ». Il ne le sait pas, mais il m’a accrochée.
Maman, c’est celle qui va te donner un toit ou à manger. C’est magique, une maman, ça trouve des solutions. Ce « Bonjour Maman j’ai bien dormi » m’a prise aux tripes. Plus d’excuses, d’explication culturelles foireuses. Maman, c’est ce qu’il te demande d’être. Maman, c’est être responsable de lui. Il ne me le demande pas, il me met à cette place. Pas de confusion, il a une vraie mère qui lui manque et qu’il appelle régulièrement. Je suis Maman dans cette galère.
Bon, une fois ça ne compte pas, c’est juste une fois, ça ne se reproduira pas.

Ce matin, j’ai reçu un message au réveil d’un autre ado : « Bonjour Maman (…). » . Je suis piégée, pieds et poings liés. Mais c’est un plaisir d’être mise à cette place, quitte à montrer que nous ne sommes pas si magiques que ça. Des Mamans temporaires, des Mamans par petits bouts, de petit rappels de leur vraie Maman, décédée ou restée si loin.
Maman de circonstance, c’est pas mal, finalement.

Laurence

 

 

_20180120_201816.JPG