Conversation secrète

Vendredi soir. Mon téléphone sonne et resonne. Z et S sont en panique. J’essaie de les rassurer. La situation est tendue.

Je les ai rencontrés il y a dix jours. Z est en appel. En appel, ça veut dire qu’il a d’abord été protégé par l’ASE au titre de sa minorité (il vient d’avoir 17 ans). Mais l’ASE, faute de place, l’a envoyé dans un autre département que celui de son évaluation. Et dans ce département d’arrivée, tout son dossier a été contesté (c’est souvent le cas), et envoyé à l’expertise. Les papiers ont été approuvés par l’expert. Mais le juge a aussi demandé un test osseux. Cela faisait trois mois que Z était en foyer quand le résultat du test est tombé : « environ 18 ans ». Il attendait sa scolarisation. Le test osseux a une marge d’erreur de 18 mois. Mais un juge peut s’appuyer dessus pour remettre à la rue un adolescent qui sortait tout juste la tête de l’eau. Depuis, Z est à la rue.

Il a fait appel de son rejet, avec le soutien de la Cimade. C’est très très long, un appel. Ça peut durer des mois. En attendant, Z, 17 ans, erre sur le trottoir parisien, des papiers légalisés prouvant sa minorité en poche. Ce sommet d’absurdité lui coupe les jambes : pourquoi se battre, quand le combat n’est pas loyal ?

S, bouille ronde de bébé, 16 ans, sort de l’hôpital, où il était soigné pour une appendicite. Quelques jours après l’opération, l’hôpital l’a remis dehors avec une lettre pour une association. Utopia met à l’abri en urgence quelques jeunes tous les soirs, grâce au soutien de MSF qui paye des nuits d’hôtel. Une association de bénévoles protège donc des mineurs avec le soutien d’une ONG, qu’on voit plutôt agir dans des pays en guerre ou frappés par la famine, dans la capitale de la 5è puissance mondiale. Tout est normal. Bref, quand je rencontre S, il est dehors. Il sort tous ses papiers, ceux de l’hôpital, ceux de l’évaluation négative qui le condamne à la rue malgré son jeune âge, ses papiers d’identité, il m’explique tout en détail d’une voix pleine d’espoir, totalement terrifié à l’idée de dormir dehors.

Dans le film Conversation secrète, de F.F. Coppola, un couple qui ignore être espionné discute sur une petite place. On s’attend à des révélations, mais leur conversation semble banale. La jeune femme explique à l’homme, montrant un SDF endormi sur un banc : « Regarde-le, tout seul, il n’a plus rien. Tu vois un clochard, tu ne fais pas attention. Moi je pense toujours à sa mère, à son enfance. Il a été tout petit autrefois. Une maman l’a serré dans ses bras, a été inquiète pour lui. Comme elle serait inquiète aujourd’hui ! Je pense à tout cela qui est caché derrière le gros homme sale endormi sur le banc ».

Ce n’est pas tout à fait cela, le dialogue, mais le sens est celui-ci. Coppola nous suggère de voir le réel vers lequel son film tend, derrière le récit d’espionnage. Le personnage nous suggère de voir l’être humain, derrière le cliché statistique.

Je pense souvent à cette séquence, quand je vois les jeunes mineurs isolés chercher désespérément de l’aide, et en trouver si peu. Pour beaucoup, ils sont des chiffres, un dommage collatéral regrettable mais auquel on ne peut rien, leur identité véritable masquée par cet amas de clichés alarmistes, toujours les mêmes, dont la différence nous éloigne : nous ne sommes pas concernés.

Pour nous qui les aidons, ces clichés n’existent pas. Ils sont S., Z., M., A., comme mon fils est G. Ils ne sont plus des enfants, mais certainement pas des adultes. Ils ont des mamans inquiètes, très loin (comme je pense à elles…), lorsqu’ils ne sont pas orphelins. Ils ont 15, 16, 17 ans, et ressentent la même peur que votre fils de 15, 16, 17 ans, ressentirait si on lui expliquait qu’il doit dormir seul dans une grande ville qu’il ne connaît pas (pendant des mois).

Vendredi soir, Z a trouvé porte close partout. Il devait chercher asile à la mosquée, mais elle était fermée. Il n’a pas osé me rappeler encore. Le lendemain matin, au téléphone, il tremble tellement qu’il ne peut plus parler. Je vais le chercher. Que faire d’autre ? Il n’y a personne pour s’occuper de lui. Absolument personne, aucune institution, rien du tout. Qui sommes-nous pour laisser des adolescents errer par centaines dans nos rues ? Ados de 15 ans dormant sur des cartons, captés par des réseaux dégueulasses, abusés, rejetés par une société qui s’en contrefiche. Bébés qui tètent leurs mères dans les couloirs du métro. Petites filles jouant sur le bitume à côté de leurs mamans tendant une sébile. Une, deux, trois, quatre, douze, j’en croise douze en un aller-retour en métro, des enfants des rues. Comment avons-nous pu nous habituer à cela ? Avons-nous vraiment des leçons de civilisation à donner à l’Afrique ?…

En-deça de ces grandes considérations, S. et Z. ne sont plus sur un banc et je les fais héberger. C’est très compliqué. N’hésitez pas à ouvrir votre porte, si vous voulez les aider, eux, ou leurs copains d’infortune. 2 nuits, 3 nuits, 1 semaine. Quelques tickets de métro, quelques repas. Si seulement nous étions plus nombreux.

Avril