S., 16 ans

Le-Kid-1

Aujourd’hui, j’ai passé du temps avec S. Il a 16 ans. Il ne sait pas lire. Le matin, il doit partir de là où il dort à 7h. Le soir, il rentre à 20h40. Tout le temps entre les deux, il marche. Il n’aime pas trop aller aux distributions de nourriture, où il est un peu bousculé. Alors le matin il prend un bout de pain, qu’il fait durer la journée. Il était content de se poser un peu chez moi. Il a fermé les yeux pour se reposer , »si ça te dérange pas ».

Je pense beaucoup à ceux qui dorment dehors, évidemment c’est terrible et on se bat pour eux. Les hébergés font figure de privilégiés, à côté. Et puis j’ai pensé à lui là, qui marche toute la journée, en comptant les stations de métro et en se repérant aux couleurs, pour ne pas se perdre, avec son bout de pain dans la poche. Tout seul. Avec ses yeux qui rigolent, quand il m’explique qu’il a des supermarchés préférés pour se promener quand il pleut. Pendant des jours et des jours.

Il aimerait beaucoup aller à l’école. Mais ce n’est même plus un sujet d’espoir, au point où il en est. Il va aux petits cours de français qu’on lui a proposés. Mais c’est difficile. Il a du mal à se concentrer. Il pourrait travailler, il avait 7 ans quand il a commencé, dans son pays, pour produire le cacao de nos petits déjeuners. Il était content quand on lui a fait goûter le cacao pour la première fois, en Europe, quand il est arrivé ici tout seul après avoir tout perdu. Il dit « Je comprends. C’est quand même très bon » (et il rigole). Il me dit qu’il n’y a pas de plantations de cacao, ici. Ça va être compliqué de travailler, même s’il pourrait faire beaucoup de choses avec ses grandes mains adroites. S. ne peut pas travailler, car il est mineur. Mais il ne peut pas être protégé, parce qu’il n’est pas mineur. Oui, ça rend fou, au bout d’un moment. S. ne peut pas exister, parce qu’aucun statut ne lui est accessible.

La juge de S. ne convoque pas les mineurs étrangers. Elle ordonne des non-lieu sans les rencontrer. Elle n’offre aucune protection. Pour les ados à la rue, cela veut dire la clandestinité, le départ vers l’Angleterre ou ailleurs au péril de la vie, une vie de paria, l’impossibilité d’apprendre, de travailler. S. a tout ses papiers en règle, tamponnés, légalisés, datés, vérifiés, validés. S. a 16 ans et devrait être protégé par la République française qui a signé la Convention des droits de l’enfant. Cela n’arrivera pas, et je le sais.

Je regarde ses grandes mains posées sur la table. Ses mains de travailleur, ses yeux de 16 ans. Ses mains épuisées, ses yeux pleins de rêves et de vigueur et de courage. Sa façon de se tenir, de ne jamais se plaindre. Sa courtoisie. Sa façon de m’aider (jamais je ne porte un sac), malgré la fatigue. Sa discrétion, son envie de bien faire, son intelligence, refoulés par un système qui admet des expressions telles que « dommage collatéral » ou « regrettable facteur humain ».

Quand j’ai rencontré S, il sortait de l’hôpital après une opération. L’hôpital, qui ne pouvait pas le garder, avait fait une lettre pour une association. L’association a conseillé de venir voir la dame d’un collectif qui pouvait aider. La dame n’était pas là, moi si. Ça s’est fait un peu par hasard. On aide des ados comme ça, en passant dans la rue. Ou pas. Ce monde marche sur la tête, en zigzag et en cercle tordus.

Parfois je compare les précautions infinies que nous prenons pour transporter nos enfants d’un point à un autre ; leur donner à manger (OH MON DIEU DU BISPHENOL !!) ; les éduquer ; les habiller (laver-lesvêtements-avant-usage-attention-à-l’apprêt), avec ce que nous imposons à ces enfants et ados du même âge. Dormir dehors. Etre seul. Etre abusé. Étre fourvoyé, dupé, abandonné, exploité. Sur notre sol national. Et là, ce n’est pas grave. C’est moins grave. Où commence le racisme, où finit l’indifférence ? Pourquoi ne sommes-nous pas, tous, vent debout contre cela ? S. n’est pas moins un adolescent que mon G.. Je ne réduis pas beaucoup l’écart immense qui les sépare. Mais il me semble épouvantable de ne pas essayer.

Tout à coup je suis abattue, mais à un point… Je ne suis pas faite pour envoyer un ado vers la solitude et la rue, en lui assurant par-dessus le marché que tout ça est parfaitement normal. Il le voit, que ça ne va pas trop tout à coup. Alors c’est lui qui me réconforte. Mais t’inquiète pas maman, ça va aller ! T’inquiète pas ! Et il rigole. 

On se dit que demain au lieu de marcher, il viendra chez moi voir des films. Je lui montrerai un Chaplin. Ça va aller, t’inquiète pas.

Avril