Il y a

A. et Al. étaient chez nous en début de semaine. Ils ont 14 et 15 ans, et ce n’est pas possible de leur donner plus. Comme environ 8 adolescents sur 10, ils ont été supposés majeurs par le Demie, le dispositif d’évaluation des mineurs isolés de Paris, géré par la Croix rouge. 

Ils ont été à Orléans. Au premier, qui n’a pas de documents prouvant son âge, on a dit que s’il voulait être accepté, il devait revoir son âge à la hausse, parce qu’ils ne prenaient plus de « petits ».

C’est illégal, mais qui s’en soucie? 

(Le but, si vous vous posez la question, doit être de pouvoir les garder moins longtemps, et peut-être les expulser plus facilement… je ne vois pas d’autre explication)

Au second, qui avait des documents prouvant son âge, on lui a dit qu’ils n’étaient pas valides. Probablement qu’il manquait un tampon. (Comme ça, hein, à l’oeil, par des gens qui ne sont pas censés être compétents pour ça, on ne parle pas d’un examen par la police des frontières)

A. est revenu chez nous, puis est reparti dans une autre ville. Peut-être que ça marchera là-bas. 

Al. est rentré à Paris ce soir, normalement, mais je n’ai pas de nouvelles, car il n’a plus de portable.

Il y a D., qui accuse le coup quand je lui explique qu’il en a encore pour des mois. Même si ce soir-là, il dormira chez nous, et que ceux d’après, il ira en Bretagne. Parce que l’école, c’est pas encore pour bientôt.

Il y a O., qui est dans la rue depuis 9 mois. Ce soir nous lui avons offert deux nuits d’hôtel, c’est tout ce que nous pouvons faire. Lui, il n’a pas essayé ailleurs. Il a d’abord attendu une convocation chez un juge pour faire un recours (il avait bien évidemment été rejeté par le Demie), maintenant il attend le retour de l’examen de ses papiers. Il dort Porte de Clichy, comme ça il est « près du juge ».

Il y a Ah., à qui on ne sait pas quoi suggérer, pour les 20 jours qui restent avant son évaluation.

Il y a Alg., qui répond quand je l’interroge sur sa balafre, un accident en Libye. Il a dû avoir sa lettre de refus aujourd’hui.

Il y a Ale., qui dit avoir 17 ans et qui pourrait en avoir 30. Peut-être qu’il a 17 ans, peut-être 30. Il n’a plus d’âge, il a l’âge de la peur. Celle de n’avoir jamais le droit de vivre quelque part.

Il y a ceux qui ont déjà été rejetés de 4, 5, 6 villes. Qui sont là mais comme absents, absorbés par l’errance. 

Il y a ceux qu’on a croisés et qui ont disparus. 

Il y a ceux dont on a oublié les prénoms, mais pas le souvenir. C., ou M., je ne sais plus. Mais je me souviens de lui.

Il y a la France, qui foule aux pieds les droits les plus élémentaires.
Il y a deux associations à Paris qui font vraiment de l’hébergement, mais qui n’ont quasiment jamais de places. 

Il y a nous, et ce moment où on évite d’aller plus loin, parce qu’on sait qu’on ne pourra rien faire. Qu’on donne les conseils, les habits, la bouffe, mais pas nous-même. Parce que c’est trop, et qu’on sait qu’on ne pourra pas l’assumer. 

Parce qu’on n’a pas les moyens de l’inconditionnalité. 

Il y a des gens qui disent qu’il ne faut pas héberger, qui en refusent même le principe. 

Il y a des gens qui disent que celui-là, on ne l’hébergera pas parce qu’il est venu en avion, qu’il ne peut pas faire preuve de « résilience ». Qu’ils aillent se faire foutre. Je les vomis. Il n’y a pas de mérite à la souffrance. 

Il y a cette société rongée par la violence, en Guinée ou ailleurs. Il y a ces récits qu’on avale, parce que ceux qui les racontent ont le droit d’être écoutés. Même si c’est à nous de ravaler nos larmes. 

Il y a ceux qui n’arriveront pas jusqu’à nous.

Il y a ceux qui nous regardent, et dont le regard dit « tu n’en fais pas un peu trop ? ».

Il y a ceux qui dégorgent leur haine, sur les plateaux télé ou les réseaux sociaux, et que d’autres écoutent avec complaisance. 

Il y a A., A., Al., T., A., H., B., V., Ah., Alg., tous les autres, qui ne savent rien de tout ça et qui veulent juste vivre, avoir un toit, aller à l’école.

Il y a.

Quentin