La grâce d’O. L’attachement

Mardi 9 janvier. Je retrouve O. dans la rue. Un grand sourire éclaire son visage. Comme toujours, il me salue avec beaucoup de courtoisie et d’affabilité. Je le prends dans mes bras, je suis contente de le voir, qu’il sourie, qu’il aille bien. Je l’emmène chez une hébergeuse qui peut l’accueillir trois nuits. Avec lui, il y a K., épuisé par un grand voyage compliqué aujourd’hui, il s’est perdu, ça a été dur. Lorsque nous arrivons, K. titube, demande à se laver et s’étendre. O., lui, se penche gentiment vers les fillettes de sa logeuse. Il dit à la plus petite que son prénom, très beau, évoque la lumière ; que c’est un prénom béni. Il lui sourit, se présente, lui serre la main. Je suis frappée par son élégance, sa douceur, sa bonté.

O. a 15 ans. Il était à l’abandon depuis longtemps, dans son lointain pays d’Afrique. Seule sa grande soeur s’occupait de lui. A bout de solutions, elle l’a emmené pour le grand voyage. Ils ont traversé plusieurs pays, elle s’occupait de tout, trouver le bon chemin, un abri, à manger. Et puis ils ont pris le bateau pour traverser la mer. Et sa grande soeur y est morte. Depuis, isolé, perdu, O. se bat. Il a fait tout ce qu’on lui demandait, se débrouille pour comprendre ce qu’on lui écrit , se rendre où il faut, dans ce monde inconnu où rien ne fait vraiment signe, où tout est nouveau. Il est allé raconter son histoire au DEMIE (Dispositif d’Evaluation des Mineurs Isolés Etrangers), et a immédiatement été remis dehors, car son histoire présente des incohérences. Il ne se souvient pas toujours des régions traversées, des dates, des événements. Il tenait la main de sa soeur. Il n’a donc pas été reconnu mineur à Paris ; aucun secours ne lui a été proposé. O. a la même silhouette que mon fils de 13 ans, un long corps gracile, un visage d’enfant, très beau, une timidité masquée derrière la politesse, et surtout cette immense, énorme gentillesse, qui prend toute la place.

J’explique à O. comment se rendre demain à son rendez-vous, je souris, mécaniquement je fais tous les gestes de la bénévole qui gère, et je suis dévastée. Dévastée par son histoire, son deuil, sa solitude, sa grâce, sa bonté, qui le condamnent à une extrême vulnérabilité. Dévastée d’être son seul recours, ce scandale, dans la ville la plus riche de l’un des  plus riches pays de la planète. Dévastée de ne pouvoir imaginer pour lui meilleur avenir que trouver encore, dans l’urgence, un ami pour l’accueillir un peu, car la rue va le broyer. O. a été trouvé par une amie, errant près du DEMIE, la nuit, sous la pluie, incapable d’aller plus loin, totalement perdu. Que faire quand les gens chargés de te protéger sont ceux-là même qui te condamnent ?…  Je me dis que les êtres lumineux sont parfois sauvés, et puis je pense à tous les êtres lumineux que j’ai vus écrabouillés par la brutalité et la bêtise ces derniers temps, et je suis à nouveau dévastée.

Avec O., on rit un peu, avant que je m’en aille. J’essaye de lui faire dire « 165 », ça a l’air très compliqué pour une bouche habituée à parler peul. Il me parle de l’association grâce à laquelle il obtiendra peut-être un soin médical, et comme je ne comprends rien, il éclate de rire. Il m’explique doucement. Je lui écrit ses trajets. Il reconnaîtra les stations au dessin des lettres…

Je ne laisserai pas O. Je suis attachée à lui. Qu’est-ce que l’attachement ? On me dit parfois « Oh la la, mais il ne faut pas s’attacher ! Moi je ne pourrais pas, je m’attacherais ». Mais pourquoi je ne m’attacherais pas ? Quel intérêt de faire les choses sans attachement ? Si on ne s’attache pas à préserver ce qui pour nous est grâce, bonté, lumière, qui le fera ? Je suis attachée à O., je ne le laisserai pas et je suis heureuse de le connaître, même si mon coeur se serre.

Je pars. Je suis bouleversée. Je cherche un mouchoir dans mon sac, mais les MIE enrhumés me les ont tous piqués ce matin. Je m’essuie le visage dans ma manche. La morveuse et les orphelins. Dommage qu’on ne soit pas dans un film de Franck Capra. Clarence, où es-tu ?….

Avril

Fragments. A, 17 ans

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« J’ai vu tous mes amis partir à l’école et moi ma mère n’avait pas assez pour que j’y aille. Ce que j’arrive à lire aujourd’hui, c’est ce que j’ai appris avec mes copains. Ils se mettaient avec moi dans un coin après leur journée à l’école et m’apprenaient à lire. J’ai tellement envie d’apprendre. » A., 17 ans, Côte d’Ivoire, un soir de décembre.

« J’ai partagé ma cellule avec des adultes, des Nigérians. Une nuit, il pleuvait très fort, ils ont réussi à s’évader. Je savais que j’allais me faire dénoncer et reprendre si je ne me cachais pas. Un des gardiens, le seul sur place, m’a demandé quel âge j’avais ; il avait travaillé au Mali et parlait un peu français, il m’ a gardé un peu chez lui et m’a fait passer en France sans rien me demander. » A., 16 ans au moment de ce récit, dont 6 mois de prison en Libye.

« Je n’aime pas me promener avec des sacs comme ça dans la rue. Là je suis avec toi, je suis en sécurité. Mais comme je suis noir, la police peut m’arrêter et trouver quelque chose de suspect dans mes sacs. Ça te fait rire ? Je vais te raconter.
J’étais depuis une semaine à Paris et j’étais Gare du Nord. Une personne m’a dit d’appeler ce numéro, tu sais le 115 ; comme je suis mineur, ils allaient m’aider. J’appelle, et une dame me dit d’aller au poste de police, de me présenter là-bas. Elle était toujours en ligne avec moi. Je cherche le poste de police, et je me dirige vers l’entrée, toujours le téléphone en main. Là des policiers me tombent dessus et m’emmènent dans le poste. Je dis que je venais les voir, que justement je suis avec une dame au téléphone qui va leur expliquer. Ils prennent le téléphone et raccrochent au nez de la dame.
Ils m’accusent d’avoir volé un téléphone avec un autre jeune. J’essaie de leur dire que si j’étais un voleur je n’aurais pas cherché le poste de police. Ça dure très longtemps, ils essaient de me faire avouer.
L’un d’eux a fini par rallumer le téléphone et la dame du 115 m’a rappelé, elle a expliqué  la situation. Ils m’ont quand même gardé une nuit au poste, avec un policier qui disait « qu’on était tous pareils ». Le lendemain on m’a présenté un avocat, j’ai eu peur, si on est innocent on n’a pas besoin d’un avocat. Il a parlé avec les policiers et j’ai pu partir. Mais je ne savais toujours pas où dormir ». A, 17 ans, le 2 janvier.

« Je crois que j’ai perdu mon courage. J’ai été courageux tout au long du voyage, mais ici il faut tout recommencer. Je suis fatigué, je n’ai plus la force ».

Récits recueillis par Laurence

Dessin : Phil

 

 

 

Une voix dans la nuit (I)

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Un après-midi de décembre. Je suis au travail, mon téléphone est éteint. En sortant, je vois qu’un 07 m’a appelée 21 fois. Un 07, c’est forcément un MIE, avec son petit Lycamobile. Les MIE (Mineurs Isolés Etrangers) m’appellent souvent. Parce qu’ils ont faim, qu’ils sont dehors sans aide, ont besoin de crédit pour téléphoner. Ou qu’ils veulent juste parler à quelqu’un, du fond de leur immense solitude. Je suis fatiguée, je ne rappelle pas tout de suite. L’urgence est vitale et je ne le sais pas.

Une fois rentrée, vers 20h30, je rappelle. Cette petite voix posée, malgré la peur, l’effroi.

« Madame, je suis perdue, aide-moi s’il-te-plaît madame.

– Mais tu es qui ? Tu es où ?

– Je suis A.  Je suis perdue, tu m’as dit de t’appeler…. »

Je tombe de ma chaise. J’ai rencontré A. l’après-midi même, lors d’une maraude où nous venons à la rencontre des MIE dans la rue pour les aider. A. est l’une des rares filles à me solliciter. Elle est arrivée à Paris depuis deux jours, après une terrifiante traversée de la moitié de planète. Elle a 16 ans, m’arrive au menton, est fatiguée, menue, fragile. Ses yeux sont rougis d’épuisement, elle titube. Elle n’a aucun recours, est complètement isolée.

Je lui donne à manger, lui explique de ne pas s’inquiéter, c’est une fille, le service chargé d’évaluer sa minorité (La Croix-Rouge, commanditée par l’Ase – Aide Sociale à l’Enfance) lui proposera forcément un abri en attendant son rendez-vous d’évaluation. Je la réconforte au mieux, et lui laisse mon numéro de téléphone pour la rassurer. Ragaillardie, elle se dirige vers La Croix-Rouge. C’est elle qui m’appelle, depuis 16h, sans discontinuer, sans bouger. Parce que c’est tout ce qu’elle a, mon numéro griffonné sur un bout de papier, dans sa poche. Le DEMIE (Dispositif d’Evaluation des Mineurs Isolés Etrangers, à La Croix-Rouge) l’a remise à la rue sans discussion, sans un sandwich, sans une adresse, sans un ticket de métro. Elle a erré, s’est retrouvée Gare du Nord, a eu peur des gens, est montée dans un train de banlieue, au hasard, pour ne plus être dehors. Le train a roulé, un contrôleur est arrivé, elle est descendue à la première station. Gare d’Aubervilliers. Depuis, elle m’appelle. Je me maudis de ne pas avoir répondu plus tôt. Fillette seule gare d’Aubervilliers. Tout mes warnings sont au rouge. Je lui répond le plus calmement possible, de se rapprocher de la lumière. De rester près du guichet, du monsieur du guichet. Dans ma tête un compte-à-rebours s’enclenche. Combien de temps ça peut rester en sécurité, une jeune fille perdue dans une gare de RER en banlieue ? Quelle heure est-il ? Elle n’a pas mangé. Elle n’en peut plus. Elle a du mal à parler. Elle est courageuse, comme le sont tous les adolescents que leur bravoure a menés jusqu’à nous, malgré les tempêtes, les naufrages, les outrages, les abandons successifs. Je reste avec elle au téléphone pour la rassurer, je pianote sur mon clavier. Partout où je peux trouver de l’aide. Agathe répond ! On cherche de l’aide. On alerte les amis, les associations. Je raccroche pour mieux chercher.

Une demi-heure plus tard, A. rappelle. « Madame… j’ai peur. Tu viens me chercher ? ». A. pourrait être ma fille. Je parle d’une voix sûre, « Tu restes avec moi au téléphone, on va trouver, tu ne bouges pas, tu es dans la lumière ? – Oui. – Je vais t’aider. On va venir te chercher. On va te trouver un manteau chaud. Une maison pour dormir. Tu me fais confiance, tu ne BOUGES PAS – Oui madame ». Mon fils dort à côté. Je ne peux pas y aller. Je continue à pianoter. Je suis tellement soulagée qu’elle n’ait pas bougé !

Quelques minutes plus tard, chance, une amie d’Agathe peut aller la chercher, c’est sur son chemin. On se rappelle plusieurs fois avec A., pendant l’attente. On papote pour que ça passe plus vite. Personne ne l’aborde, ouf. L’amie arrive. A. est sauvée. Elle a attendu ici,  sans bouger et dans le froid, la peur au ventre, pendant six heures. L’amie lui donne à manger, la borde, elle dort 12h avant de repartir au combat qui est le sien. Une de mes amies prend le relais pour l’habiller, elle n’a qu’une petite veste sur le dos. Mon amie est au bord des larmes, me demande si elle peut lui donner un beau manteau, une écharpe ?… Non, surtout pas. Les MIE qui ont été visiblement aidés sont immédiatement rejetés du système. On abandonne volontairement A., pour qu’elle soit la plus vulnérable possible  le jour de son évaluation. On veille de loin, quand on voudrait l’entourer de nos bras bien nourris.

Voilà ce que je fais, ce que nous faisons chaque jour. Ce n’est pas notre métier, nous travaillons, nous avons des enfants. Nous devrions faire de l’alphabétisation ou des cours d’arts plastiques, en tant que bénévoles. Nous ne devrions pas être le seul recours, sur une urgence vitale. Nous regrettons d’être le seul recours, nous ne comprenons pas. Mais nous ne les abandonnerons jamais. Nous étouffons de sentiments, d’amitié, d’affection, de colère. Nous ne supportons pas que la Loi ne soit pas respectée (tout MIE sur le territoire national doit être traité avec la même attention d’un enfant isolé français, c’est la loi). Nous créons ce blog pour dire ces mots qui s’entassent, ces récits à partager. Pour dessiller les consciences, pour que les gens sachent. Pour tenir le cap, le coup. Bonne lecture à tous et merci de votre intérêt. A bientôt, et merci à Phil pour le dessin qui illustre ce premier texte.

Avril